L' affaire MUZUNGU TRIBES
par Teddy Mazina

OFF de Dak’ Art Biennale – Du 21 Mai au 21 Juin 2022

 

Bruxelles 1972,  Découverte d’un laboratoire Clandestin de mesures anthropométriques. Un fait divers gommé de l’histoire officielle

Le 04/02/1972, les douanes de Bruxelles saisissent plusieurs caisses à l’aéroport de Zaventem en partance pour Addis-Abeba en Éthiopie. La police est alertée. Ces caisses contiennent plusieurs centaines de documents, des photographies de corps humains européens, des fiches morpho-anthropométriques et des données de mensurations, des fioles de laboratoire, des radiographies… Une enquête est ouverte et la police découvre un laboratoire clandestin au 22 de la Goujons à Anderlecht, commune du sud de Bruxelles. Des habitants avaient signalé les allers et venues de plusieurs jeunes gens d’origine africaine et de leurs amis belges. Toujours selon le voisinage, des « rites suspects » étaient pratiqués dans ce qui semblait être un vieil entrepôt à l’abandon. Les habitants se sont plaints à plusieurs reprises de troubles occasionnés par des « musiques de noirs » et de mouvements nocturnes suspects.

Dans la nuit du 20 février, une intervention de la police dans l’entrepôt mena à l’arrestation de quatre personnes. Un petit groupe d’étudiants africains boursiers avaient installé ce qui semblait être « un laboratoire scientifique » non déclaré. Ils y mesuraient et photographiaient selon leurs propres dires les « Corps Blancs » de leurs amis. Plusieurs centaines de clichés ont été saisis.

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Notes de renseignements et extraits d’interrogatoires 

Les prévenus : « L’extrême urgence pour l’Afrique et l’Organisation de l’Unité africaine (qu’ils appellent l’OUA) est qu’après la grande période des indépendances, il faut savoir comment penser l’“Être nouveau“ ».
Les prévenus disent mener « une enquête morpho-anthropométrique critique sur les fondements scientifiques du discours sur l’Afrique et l’invention d’une Afrique primitive, lieu par excellence de la différence et de l’altérité radicale ». Selon les prévenus, « la construction du discours colonial s’est faite par des images, des représentations, des attitudes et des textes scientifiques faux. Il y a une urgence pour l’OUA à déconstruire l’image de l’Africain sauvage, primitif et hors de l’histoire. » 

Les prévenus allèguent avoir découvert « l’existence de restes de corps humains ramenés d’Afrique et d’ailleurs », sans plus de précisions, « dans certains musées et des universités européennes ». Ils parlent de « l’image d’un Africain surtout incapable de se prendre en charge ou de s’inscrire dans le nouvel écosystème postcolonial ». Les prévenus tiennent des propos de nature politique et affirment « que l’OUA doit engager, sur tout le continent, des campagnes de « L’UBUNTU » et de déhiérarchisation des rapports entre les humains mais aussi les États libres d’Afrique et les anciennes nations colonisatrices ». Ils parlent de « principale priorité de l’Organisation de l’Unité africaine ». 

 

Constat de l’enquêteur :

Propos totalement flous. Les prévenus répondent de façon coordonnée et similaire aux questions de l’enquêteur et tiennent des propos flous à caractère politique. Ils justifient leurs « recherches » et leurs « activités » parce que, selon eux, « l’avenir de l’humanité en dépendrait » et répètent tous (en dialecte noir) « UBUNTU, UBUNTU » le nom d’un certain Fanon, sans plus de précisions quant à cet individu. Des mots répétitifs comme « aliénation », « œil intérieur », « œil extérieur », « entreprise coloniale », « tablier hottentot » sont utilisés par les quatre prévenus.

Les quatre étudiants ont fait l’objet d’une décision politique entraînant l’annulation immédiate de leur bourse d’études, des procédures d’expulsions et d’une interdiction de territoire.

Le laboratoire a été fermé et tous les instruments saisis. Le cinquième étudiant n’a jamais été retrouvé.

Le dossier a été ensuite classé « confidentiel » et caché à la presse. Le laboratoire d’anthropométrie de la rue des Goujons s’appelait « Muzungu Tribes ».

MUZUNGU TRIBES
fait partie de la programmation
The Matter Art Project
pour le Off de la biennale de Dakar 2022

MAKING OF du shooting 

Muzungu Tribes prend forme dans un laboratoire d’images, où l’artiste cherche à inverser les regards pour dénoncer et décrédibiliser, par l’humour, une pensée raciste, pas toujours consciente et pourtant profondément ancrée. 

Muzungu Tribes oscille entre fiction et faits historiques.

Teddy Mazina a collaboré avec Hang’Art dans l’élaboration du concept complet Photographies et Talks. Il était important de ne pas répéter tout ce qui a déjà été trop abordé sur la colonisation et de créer une discussion contemporaine, en nous adressant autant à l’Europe qu’à l’Afrique. Les talks qui suivront l’exposition permettent d’inclure Muzungu Tribes dans l’avenir en sensibilisant les acteurs de l’industrie de l’image  ( journalistes, artistes, étudiants, acteurs culturels…..) en toute conscience et responsabilité des outils visuels qu’ils créent, utilisent, exposent ou diffusent. 

Muzungu Tribes: photographies et talks est un projet artistique, nomade par essence, voué à évoluer et à s’enrichir de saison en saison, au fur et à mesure de son parcours et de celui de l’artiste. 

EN PARTENARIAT AVEC

Teddy Mazina

Né en 1972 au Burundi, Teddy Mazina, photo-journaliste burundais, est aujourd’hui un exilé d’Opinion entre la Belgique et le Rwanda.Il se définit comme « Photographe activiste ».
Il prône la non-violence et en 1993, il a cofondé l’association Organisation Jeunesse, contre les extrémistes et les manipulations politiques de toutes parts. En 2007, il est retourné au Burundi.
«Malheureusement, j’ai réalisé que nous étions confrontés aux mêmes problèmes que dans le passé. »
Il s’est lancé dans la photographie et a créé MD communication qui a produit des reportages et des documentaires sur la société burundaise. Lors des élections de 2010, il a co-créé une banque d’images électorales pour construire une société plus juste et libre. Il poursuit aujourd’hui son travail à travers Studio Clan-Destin.

Pour la Mémoire. Photographier les événements de l'actualité sociale et politique burundaise est un choix presque vital pour moi et pour l'histoire du Burundi.

Teddy Mazina

En février 2012, il expose pour la première fois ses photographies à l’Institut français de Bujumbura avec Objectives Amnesia / Devoir de Mémoire 2007-2011.Il lutte à travers ses photos contre l’oubli et contre les violences que l’homme subit au quotidien.

Son livre «Drums on the Ear of a Deaf» a été publié en 2015. La même année, il a photographié des manifestations politiques à travers le «Underground Studio» avant d’être contraint à la clandestinité pendant 15 mois. En 2017, il a reçu le prix Martine Anstett pour son Engagement en faveur des droits humains au Burundi Il travaille actuellement sur MUZUNGU TRIBES, un projet artistique de recherche photographique et de mesures anthropométriques, une déconstruction-réinvention de son regard et du nôtre.